Il arrive qu'on se sente soudain tendu, sur la défensive ou à plat sans qu'aucune raison évidente ne l'explique : un lieu bruyant, une voix un peu dure, un regard qui se détourne. Stephen Porges, chercheur américain en psychiatrie et en neurosciences, a proposé une manière de comprendre ces bascules, qu'il a baptisée théorie polyvagale. Présentée dans les années 1990 puis développée dans de nombreux travaux, elle s'intéresse au rôle du nerf vague — un long nerf qui relie le tronc cérébral à de nombreux organes, dont le cœur et le système digestif — dans la régulation de nos états de sécurité et de danger.
Porges décrit trois grands états du système nerveux autonome, qu'on peut se représenter comme trois niveaux de réaction. Le premier, qu'il associe à la voie ventrale du nerf vague, est celui de la sécurité et de la connexion : le corps est détendu, la respiration est ample, le visage est expressif, la voix est modulée, et on est disponible pour échanger, écouter, jouer. Le deuxième est la mobilisation, liée au système sympathique : en cas de menace perçue, le cœur accélère, les muscles se tendent, l'attention se rétrécit — c'est le registre du combat ou de la fuite, qui se vit souvent comme de l'agitation, de l'irritabilité ou de la colère. Le troisième, relié selon lui à la voie dorsale du nerf vague, est l'immobilisation : quand la menace paraît écrasante et qu'aucune issue ne semble possible, l'organisme « s'éteint », avec une sensation de vide, d'engourdissement, de fatigue ou de détachement.
Pour passer d'un état à l'autre, le système ne fait pas appel à une décision consciente. Porges a forgé un mot pour désigner cette détection inconsciente de la sécurité ou du danger : la neuroception. À chaque instant, le corps évalue — dans l'environnement, dans les visages, dans les voix, dans ses propres sensations — des signaux qui disent « tu peux te détendre » ou « sois sur tes gardes ». Cela explique que l'on puisse se sentir mal à l'aise dans une pièce sans pouvoir dire pourquoi, ou immédiatement à l'aise auprès de certaines personnes. Pour l'intelligence émotionnelle, c'est un éclairage précieux : une réaction qui paraît « irrationnelle » peut être la réponse logique d'un système qui a lu un signal de danger que la pensée n'a pas encore repéré.
Il faut toutefois dire que cette théorie est discutée dans le monde scientifique. Plusieurs chercheurs jugent que certaines de ses affirmations anatomiques et évolutives — notamment la description de deux « vagues » distinctes liées à des étapes de l'évolution des vertébrés — ne sont pas bien étayées. La théorie est largement utilisée en clinique et dans les approches corporelles, mais elle doit être prise pour ce qu'elle est : un cadre utile pour s'observer, pas une description définitive de l'anatomie. Ce qui reste solide et très utile, c'est l'observation de départ : l'état du corps influence fortement les émotions et la capacité à entrer en relation, et on peut apprendre à repérer dans quel état on se trouve.

Pour un homme qui cherche à mieux se connaître, ce repérage vaut comme un tableau de bord. Si le corps est en mobilisation — mâchoires serrées, respiration haute, pensées qui accélèrent —, discuter d'un sujet sensible est le plus sûr moyen d'envenimer les choses ; mieux vaut d'abord ramener le corps vers plus de calme (leçon 21). Si le corps est en immobilisation — lassitude, silence, envie de s'isoler —, forcer une grande discussion ne marche pas non plus ; on commence par de petits gestes qui rappellent au système qu'il est en sécurité : une marche, une lumière douce, quelqu'un de confiance à ses côtés.
Reconnaître son état ne dispense pas d'agir, cela dit à quel moment et comment le faire. Beaucoup de conflits dans les couples ou au travail se jouent à ce niveau : deux personnes en mobilisation s'affrontent, ou l'une en mobilisation et l'autre en retrait se renvoient la responsabilité d'un échec de communication, alors que le problème est avant tout un problème d'états.
Exemple concret : à la maison, Mathieu rentre tendu après une journée chargée et sa compagne l'accueille avec une question banale sur les courses. Il sent la mâchoire se serrer et répond sèchement. Au lieu de poursuivre, il identifie son état — « je suis en mobilisation, mon corps est encore au travail » — et demande dix minutes avant de parler. Il prend l'air, ralentit sa respiration, puis revient. La même conversation, reprise dans un autre état, se passe sans accroc.