Après une rupture, une humiliation ou une grande déception, la tentation est forte de chercher à « ne plus y penser » : occuper ses journées, boire un verre de plus, s'enfermer dans le travail, scroller pendant des heures. Le psychologue américain Steven Hayes, professeur à l'Université du Nevada à Reno, a observé que cette stratégie, très répandue, est l'un des principaux facteurs d'entretien de la souffrance psychique. Il l'a nommée évitement expérientiel : la tendance à ne pas vouloir rester en contact avec des expériences intérieures désagréables — sensations, émotions, pensées, souvenirs — et à faire tout son possible pour les modifier ou les éliminer.
Pour comprendre pourquoi cela se retourne contre nous, il y a une expérience classique. En 1987, le psychologue Daniel Wegner, alors à l'Université Trinity au Texas, demande à des participants de ne pas penser à un ours blanc pendant cinq minutes, en sonnant une cloche chaque fois que l'image leur vient à l'esprit. Les participants ont du mal à tenir la consigne, et, lorsqu'on leur demande ensuite de penser librement à l'ours, ils y pensent encore plus que ceux à qui l'on n'avait rien interdit : c'est ce que Wegner a appelé l'effet rebond. Le principe est simple : pour s'empêcher de penser à quelque chose, il faut vérifier en permanence qu'on n'y pense pas, ce qui rappelle sans cesse l'objet à éviter. Les recherches ultérieures montrent que le phénomène n'est pas systématique, mais assez fréquent pour que l'effort de suppression soit rarement une bonne méthode.
À partir de ces observations, Hayes, avec Kelly Wilson et Kirk Strosahl, a développé dans les années 1980 et 1990 la thérapie d'acceptation et d'engagement, connue sous le sigle anglais ACT (qui se prononce comme le mot « act », agir). Son principe n'est pas de supprimer l'inconfort, mais de modifier la relation qu'on entretient avec lui. L'acceptation, au sens d'ACT, ne veut pas dire résignation, approbation ou aimer ce qu'on ressent : elle consiste à laisser l'expérience intérieure être présente, sans lutter contre elle, tout en continuant à agir selon ce qui compte pour soi — ce qu'ACT appelle les valeurs.
Hayes illustre cela par une image : vous tirez sur une corde dont l'autre bout est tenu par un monstre, de part et d'autre d'un gouffre. Plus vous tirez, plus le monstre tire aussi — et vous êtes épuisé, tout en restant au bord. Lâcher la corde ne fait pas disparaître le monstre, mais libère les mains pour aller faire ce qui est important. Autrement dit, la bataille contre l'inconfort consomme l'énergie dont on aurait besoin pour vivre.

Pour les hommes, ce principe est particulièrement important, parce qu'une grande partie de l'éducation masculine consiste à apprendre à « ne pas sentir » ou à « passer à autre chose ». L'évitement fonctionne à court terme — le malaise diminue —, mais il resserre peu à peu la vie : on évite les conversations difficiles, les lieux qui rappellent un échec, les personnes qui pourraient réveiller une émotion, jusqu'à ce que le périmètre de ce qu'on s'autorise à vivre devienne minuscule. L'acceptation, au contraire, élargit ce périmètre : on peut faire ce qui compte, avec la peur, la tristesse ou la honte à bord.
En pratique, l'acceptation se travaille en trois temps : remarquer l'émotion et la nommer (« voilà de la honte »), la localiser dans le corps (poitrine serrée, gorge nouée), puis lui faire de la place en respirant tranquillement, comme on laisserait un invité encombrant s'asseoir dans une pièce, sans l'obliger à partir. Cela ne rend pas la sensation agréable ; cela réduit l'énergie dépensée à la combattre, et permet d'orienter l'action vers ce qu'on veut vraiment faire.
Exemple concret : Pierre doit prendre la parole à l'anniversaire de son père, et son cœur s'emballe dès qu'il y pense. Il a l'habitude de se dire « il faut que je me calme, sinon je vais me planter », ce qui augmente l'angoisse. Cette fois, il constate : « voilà de l'anxiété, elle est dans ma poitrine », et choisit de la laisser là. Il monte quand même prendre la parole, la voix un peu tremblante. Le discours est moins brillant qu'imaginé, mais il l'a fait pour une raison qui comptait — dire à son père ce qu'il représente pour lui — et il en ressort plus fier qu'après un discours « parfait » qu'il aurait évité de prononcer.