Pourquoi continue-t-on à faire des choses qui, à l'évidence, ne nous servent plus ? Pourquoi un homme qui sait que ses silences fâchent sa compagne se tait-il encore, ou qu'un autre, qui sait que ses éclats de voix abîment ses relations, hausse le ton une fois de plus ? Pour répondre à ces questions, il faut revenir à l'un des psychologues les plus influents du XXe siècle : Burrhus Frederic Skinner, futur professeur à Harvard, qui a publié en 1938 son premier grand ouvrage, Le Comportement des organismes, et fondé ce qu'on appelle le conditionnement opérant. Son principe est simple : un comportement a tendance à se répéter ou à disparaître selon ce qui se passe juste après lui.
Skinner distingue deux familles de conséquences. Le renforcement augmente la probabilité qu'un comportement se reproduise ; la punition la diminue. Et chacune peut fonctionner de deux manières : en ajoutant quelque chose (positif) ou en retirant quelque chose (négatif). Le renforcement positif, c'est obtenir quelque chose d'agréable après une action (un compliment, une récompense). Le renforcement négatif — terme souvent mal compris, qui ne signifie pas « mauvais » mais « par retrait » — consiste à voir disparaître quelque chose de désagréable après l'action. C'est ce dernier qui joue un rôle central dans les habitudes émotionnelles.
Prenons un exemple. Une conversation difficile se profile, et l'on ressent un malaise. On trouve un prétexte pour la repousser : on regarde son téléphone, on parle d'autre chose, on quitte la pièce. Le malaise baisse aussitôt. Ce soulagement est la conséquence qui compte : le cerveau enregistre que se retirer a fait disparaître l'inconfort, et la probabilité de se retirer la fois suivante augmente. Le prix n'apparaît que plus tard — la conversation n'a pas eu lieu, le problème grossit —, mais ce prix est différé, alors que le soulagement est immédiat. C'est pourquoi les habitudes d'évitement, de colère ou de consommation sont si tenaces : elles « marchent » à court terme, et l'organisme apprend ce qui marche à court terme.
Skinner a également étudié les rythmes du renforcement. Quand une récompense arrive de manière imprévisible — comme les gains d'une machine à sous, ou la réponse occasionnelle à un message —, le comportement devient particulièrement résistant à l'extinction : on continue longtemps sans résultat, parce qu'on peut toujours espérer que le prochain essai sera le bon. Cela aide à comprendre pourquoi certains comportements nous accrochent : les notifications, le jeu, mais aussi les relations où la bienveillance de l'autre est intermittente.
Une manière pratique d'analyser une habitude consiste à utiliser le schéma ABC, couramment employé en thérapie comportementale : l'Antécédent (ce qui précède : situation, état intérieur, moment), le Comportement (ce qu'on fait), la Conséquence (ce qui suit à court et à long terme). En décomposant ainsi une habitude, on voit quel est le « bénéfice » immédiat qui la maintient, et on peut chercher un autre comportement qui procurerait un bénéfice comparable. Il est rarement efficace de demander simplement de cesser un comportement : comme le comportement répond à un besoin (calmer une tension, éviter une peur), il faut lui offrir une alternative qui répond au même besoin.
Ce cadre a une qualité remarquable : il dispense de juger. Il ne dit pas « je suis colérique » ou « je suis faible », il dit « ce comportement a été renforcé par ceci ». Pour un homme habitué à interpréter ses comportements comme des défauts de caractère, c'est un déplacement libérateur, car une habitude se modifie par l'aménagement de ses conditions, pas par l'exigence de valoir mieux.
Exemple concret : Olivier, quand sa compagne aborde un sujet délicat, se lève pour « faire quelque chose » — vaisselle, courrier, appel. Il analyse la séquence : antécédent, un sujet qui le met mal à l'aise ; comportement, il quitte la discussion ; conséquence, un soulagement immédiat. Il décide d'essayer autre chose pour obtenir le même soulagement : dire « j'ai besoin de dix minutes, on en reparle à vingt heures » et respirer calmement pendant ce temps. Le besoin de calmer la tension est respecté, mais la conversation, elle, a lieu.