Quand une situation nous fait peur, le réflexe est de l'éviter, ce qui soulage immédiatement mais maintient la peur : comme on l'a vu avec Skinner, l'évitement est renforcé par le soulagement qu'il procure. Pour casser ce cercle, il faut se confronter à ce qu'on évite — mais pas n'importe comment. Joseph Wolpe, psychiatre sud-africain installé ensuite aux États-Unis, a publié en 1958 un ouvrage fondateur, Psychotherapy by Reciprocal Inhibition, où il décrit la désensibilisation systématique, l'une des premières méthodes comportementales structurées pour traiter les peurs.
Son principe tient en trois étapes. D'abord, établir une hiérarchie : lister les situations qui font peur, de la moins à la plus inconfortable, en les notant sur une échelle de 0 à 100 — Wolpe parle d'unités subjectives de détresse. Ensuite, apprendre une réponse incompatible avec l'anxiété, à l'origine une relaxation musculaire profonde (on ne peut pas être à la fois détendu et en panique, pensait-il). Enfin, remonter la hiérarchie échelon par échelon : on s'expose à la situation la plus facile en restant détendu, et on ne passe au niveau suivant qu'une fois le premier devenu supportable. La progression est volontairement lente : l'objectif n'est pas de se jeter dans la situation redoutée, mais d'enchaîner de petites victoires.
Depuis Wolpe, la compréhension de ce qui fait le succès de l'exposition a évolué. La lecture classique parlait d'habituation : à force de rester dans la situation, l'anxiété finit par retomber. Des chercheurs comme Michelle Craske proposent aujourd'hui une explication complémentaire, l'apprentissage inhibiteur : on n'efface pas l'ancienne association (« cette situation est dangereuse »), on en crée une nouvelle (« cette situation est supportable ») qui entre en concurrence avec elle. Cela a une conséquence pratique : l'important n'est pas que l'anxiété ait baissé à la fin, mais qu'on ait observé que le pire redouté ne s'est pas produit, ou qu'on a pu le tolérer.
L'exposition progressive est classiquement appliquée aux phobies et à l'anxiété, mais le principe s'étend très bien aux inconforts émotionnels du quotidien. Beaucoup d'hommes évitent certaines expériences — parler d'eux, pleurer, admettre une erreur, demander de l'aide, dire « j'ai peur » — non parce qu'elles sont dangereuses, mais parce qu'elles réveillent un malaise intense. Chaque évitement renforce l'idée qu'on ne pourrait pas le supporter. La seule façon de vérifier cette croyance est d'en faire l'expérience, à petites doses.
Pour construire sa propre échelle, on peut procéder ainsi. On choisit une situation difficile (par exemple, exprimer une émotion à un proche). On la décompose en échelons : écrire ce qu'on ressent dans un carnet (20/100), le dire à voix haute seul (30), l'envoyer par message à un ami de confiance (45), le dire par téléphone (60), le dire en face à une personne proche (75), le dire à la personne concernée (90). On avance quand l'échelon est devenu gérable, et on revient à l'échelon inférieur sans honte si c'est trop. Un détail essentiel : il faut rester dans la situation assez longtemps pour constater ce qui se passe réellement, et ne pas fuir au moment du pic.
Cette approche demande d'accepter l'inconfort comme condition du changement, ce qu'on retrouve dans l'approche d'acceptation vue à la leçon 11. Elle ne cherche pas à supprimer la peur, mais à agrandir ce qu'on est capable de faire avec elle. Et chaque échelon franchi alimente le sentiment d'efficacité évoqué à la leçon 19.
Exemple concret : Gaël, qui évite toute conversation où il devrait avouer une faiblesse, veut pouvoir dire à sa compagne qu'il se sent débordé au travail. Il construit une échelle : écrire une page dans un carnet (20), l'enregistrer en vocal pour lui seul (30), le dire à un ami (45), le dire à sa compagne avec une phrase courte lors d'une promenade (65). Il passe une semaine à chaque échelon. Quand il arrive au dernier, la peur est présente, mais il a derrière lui quatre expériences qui lui montrent qu'il peut la traverser.