Après avoir appris à réguler ses émotions, à mieux communiquer et à s'entourer, une question demeure, plus discrète et plus profonde : pourquoi tout cela ? Sans réponse, les efforts finissent par s'épuiser, parce qu'une technique ne tient pas sans une raison de s'y tenir. Viktor Frankl, déjà rencontré à la leçon 3, a fait de cette question le centre de son œuvre. Rescapé des camps nazis, il a fondé une approche qu'il a nommée logothérapie, du grec logos, ici au sens de « sens ». Dans Découvrir un sens à sa vie (1946), il défend l'idée que la motivation la plus fondamentale de l'être humain n'est ni le plaisir ni le pouvoir, mais la volonté de sens.
Frankl rapporte avoir observé, dans les camps, que ceux qui avaient une raison de survivre — une tâche inachevée, une personne à retrouver — résistaient souvent mieux que les autres. Il aimait citer une phrase de Nietzsche : « celui qui a un pourquoi peut supporter presque n'importe quel comment ». Il faut prendre ces observations pour ce qu'elles sont : des témoignages d'un clinicien, pas des preuves statistiques ; Frankl lui-même mettait en garde contre l'idée que le sens permettrait de survivre à tout. Mais son intuition a été reprise et approfondie par des recherches ultérieures, notamment celles de Michael Steger, qui a élaboré en 2006 un questionnaire sur le sens de la vie et montré qu'avoir le sentiment d'une vie qui a du sens est associé à un meilleur bien-être psychologique et à une meilleure santé.
Frankl insiste sur le fait que le sens ne s'invente pas arbitrairement : il se découvre dans la réalité. Il propose trois chemins pour le trouver. Le premier passe par ce qu'on crée ou ce qu'on accomplit : une œuvre, un travail, un engagement, une contribution. Le deuxième passe par ce qu'on reçoit ou rencontre : l'amour, une relation, la beauté, la nature, l'expérience d'un être ou d'une chose qui nous touche. Le troisième, le plus difficile, passe par l'attitude qu'on choisit face à une souffrance inévitable — une perte, une maladie, un échec irréparable : quand on ne peut pas changer la situation, on peut encore choisir comment l'affronter, ce qui rejoint l'espace de choix de la leçon 3 et la distinction d'Épictète de la leçon 6.
Il est utile de distinguer le sens du bonheur. Dans une étude de 2013, Roy Baumeister et ses collègues ont comparé ce qui caractérise une vie heureuse et une vie qui a du sens. Le bonheur était davantage lié au fait de satisfaire ses besoins et de se sentir bien dans l'instant ; le sens était davantage lié au fait de contribuer aux autres, de s'inscrire dans une histoire plus large, d'affronter des difficultés. Une vie pleine de sens comporte donc souvent de l'inconfort, ce qui est cohérent avec les leçons d'acceptation et d'exposition de ce parcours : on accepte de ressentir de la peur, de la fatigue, de la honte parce que l'on avance vers quelque chose qui compte.
Comment retrouver du sens quand on se sent vide ou désorienté, comme cela arrive souvent après une séparation, la perte d'un emploi ou à la quarantaine ? On peut se poser quelques questions : qu'est-ce qui me donne de l'énergie, même quand c'est exigeant ? De quoi suis-je fier ? Qui ai-je aidé, et qu'est-ce que cela m'a apporté ? Quelle injustice, quel manque autour de moi m'indigne et pourrait orienter mon action ? Quel héritage voudrais-je laisser ? Les réponses ne tombent pas toutes d'un coup : le sens se construit par essais successifs, par l'engagement dans de petites actions qui comptent.
Il faut aussi entendre ce que Frankl ne dit pas : le sens n'est pas une obligation d'être heureux, ni de trouver un sens à tout (il refuse par exemple l'idée qu'une souffrance subie injustement « aurait une raison »). Il parle d'un horizon qui permet de s'orienter, pas d'une justification de tout ce qui arrive. Et le sens ne dispense pas de soin : une personne qui traverse une dépression sévère ou des idées noires a besoin d'aide professionnelle, au-delà de toute réflexion sur le sens.
Exemple concret : à quarante-cinq ans, Benoît ressent un vide : son travail est stable, mais rien ne le motive. Il se pose les questions de Frankl et remarque que les moments où il se sent le plus utile sont ceux où il accompagne de jeunes collègues. Il propose de devenir tuteur dans son entreprise et s'engage dans une association d'aide aux devoirs. Rien ne change dans sa vie matérielle, mais le dimanche soir, il ne ressent plus le même poids, et il décrit ce changement par ces mots : « j'ai l'impression de servir à quelque chose ».