Il y a un niveau de tension qui aide à bien agir, et un niveau qui nuit. Cette intuition quotidienne a été formulée en 1908 par les psychologues Robert Yerkes et John Dodson, de l'Université Harvard, à partir d'une expérience sur des souris dansantes : ils les ont entraînées à distinguer deux boîtes, l'une claire, l'autre sombre, en leur infligeant un léger choc électrique quand elles se trompaient. Les chercheurs ont fait varier l'intensité du choc et la difficulté de la tâche. Résultat : pour une tâche facile, l'apprentissage s'améliorait avec un choc plus fort ; pour une tâche difficile, un choc intermédiaire donnait les meilleurs résultats, et un choc trop fort dégradait la performance.
On résume souvent cela par une courbe en cloche, ou en « U inversé », reliant le niveau d'activation (l'intensité de l'éveil physiologique et de l'effort mental) à la performance. À faible activation, on est apathique, peu concentré, peu motivé, et on performe mal. À activation modérée, l'attention et l'énergie sont à leur meilleur niveau. À activation excessive, l'attention se rétrécit, la mémoire de travail se brouille, les gestes deviennent raides et on commet davantage d'erreurs : c'est le trac qui paralyse.
Un point de précision est important, car la version vulgarisée est parfois trompeuse. Le niveau optimal d'activation dépend de la tâche : plus la tâche est complexe ou demande de la finesse, plus l'optimum se situe bas ; plus elle est simple, répétitive ou fondée sur la force, plus on tolère une activation élevée. Soulever un poids lourd supporte une grande excitation ; résoudre un problème délicat ou tenir une conversation sensible demande plus de calme. Il faut aussi savoir que la « loi » est une simplification discutée : certains chercheurs jugent la courbe en U inversé trop schématique pour décrire la diversité des situations réelles. Elle reste un excellent repère d'intuition, à condition de ne pas la prendre pour une formule exacte.
Pour l'intelligence émotionnelle, la conséquence est simple et libératrice : le but n'est pas de tendre vers zéro tension, mais de trouver son niveau d'activation adapté à la situation. Un homme qui cherche à être « complètement calme » avant une prise de parole se prive peut-être d'une énergie utile ; un autre qui se laisse déborder perd en clarté. Et le niveau d'activation se règle par des leviers : respiration lente pour descendre, mouvement ou musique énergique pour monter, préparation pour réduire l'incertitude, pause pour retrouver sa clarté.
Les travaux de la psychologue Alison Wood Brooks, de la Harvard Business School, publiés en 2014, apportent une nuance très utile. Elle a demandé à des participants de se préparer à une tâche stressante (chanter en public, parler devant un groupe, résoudre des problèmes de maths) en se disant soit « je suis calme », soit « je suis excité ». Ceux qui se disaient « je suis excité » ont ensuite mieux performé, se sentaient plus confiants et avaient une meilleure perception de leur capacité. Le principe est le suivant : l'anxiété et l'excitation partagent presque la même activation du corps (cœur qui bat, mains moites) et ne se distinguent que par l'interprétation qu'on en donne. Il est parfois plus facile de passer de « anxieux » à « excité » que de « anxieux » à « calme ».
Cela rejoint les leçons précédentes : si les émotions sont construites à partir de signaux corporels interprétés (leçon 1), changer l'interprétation du signal peut changer la qualité de l'expérience. Se dire « mon cœur bat, c'est mon corps qui se prépare » transforme un symptôme en ressource, sans prétendre que la tension n'existe pas.
Exemple concret : Mehdi doit annoncer à son équipe une réorganisation. Quelques minutes avant, il sent son cœur s'emballer et pense : « je ne dois surtout pas trembler ». Il tente à la place une autre phrase : « mon corps se prépare, c'est de l'énergie, je vais en faire quelque chose ». Il fait deux grandes expirations lentes pour ajuster le niveau sans l'éteindre. Il prend la parole avec une activation haute mais utilisable, et sa voix, un peu appuyée, donne du poids à ses mots.