Pendant longtemps, la psychologie a défendu une vision très intuitive des émotions : chacun de nous posséderait, inscrits dans le cerveau, quelques circuits innés — peur, colère, tristesse, joie — qui se déclencheraient automatiquement face à la situation correspondante, un peu comme un interrupteur qu'on actionne. La psychologue et neuroscientifique Lisa Feldman Barrett, professeure à Northeastern University à Boston, a passé des années à examiner les preuves de cette idée, et elle en tire une conclusion dérangeante : ces « empreintes » universelles, on ne les retrouve pas. D'une personne à l'autre, et même chez une même personne d'un jour à l'autre, ce qu'on appelle « la peur » s'accompagne tantôt d'un cœur qui s'emballe, tantôt d'un cœur qui ralentit, tantôt d'une grimace, tantôt d'un visage figé. Il n'existe pas de signature unique.
Sa proposition, qu'elle appelle la théorie de l'émotion construite, repose sur une idée simple à énoncer et exigeante à intégrer : le cerveau ne détecte pas une émotion toute faite, il la fabrique. À chaque instant, il reçoit des signaux de l'intérieur du corps — battements du cœur, tension musculaire, respiration, fatigue, faim — qu'on appelle l'intéroception. Ces signaux, pris seuls, sont pauvres : ils disent seulement « agréable ou désagréable », « calme ou agité ». Pour leur donner un sens, le cerveau cherche dans son expérience passée ce qui ressemblait à la situation présente et fait une prédiction : « dans un contexte comme celui-ci, avec un corps comme celui-là, ce qui se passe, c'est de l'anxiété… ou de l'excitation… ou de la colère ». L'émotion ressentie est le résultat de cette interprétation, pas un fait brut qui l'aurait précédée.
Un exemple rend cela très concret. Un cœur qui bat à cent vingt pulsations par minute, des mains moites, un ventre noué : ce même état corporel sera vécu comme de l'angoisse avant un entretien d'embauche, comme de l'impatience avant un rendez-vous amoureux, comme de la colère après une injustice. Le corps est le même ; ce qui change, c'est le concept que le cerveau mobilise pour l'expliquer. Et ce concept dépend de ce qu'on a appris à reconnaître, des mots dont on dispose, de la culture dans laquelle on a grandi.
Il faut éviter deux contresens. Dire que les émotions sont construites ne veut pas dire qu'elles sont fausses, imaginaires ou qu'on pourrait les choisir à volonté : une émotion construite est parfaitement réelle, comme l'argent ou une frontière sont réels parce que des cerveaux s'accordent pour leur donner un sens. Et il faut rappeler que cette théorie reste débattue : d'autres chercheurs, héritiers des travaux de Paul Ekman, défendent encore l'existence d'émotions de base innées. Ce qui fait l'intérêt pratique de la proposition de Barrett, c'est qu'elle ouvre une marge de manœuvre là où l'autre vision n'en laisse aucune.

Cette marge de manœuvre porte un nom : la granularité émotionnelle, c'est-à-dire la finesse avec laquelle on distingue ses états. Une personne peu granulaire range tout dans quelques tiroirs — « énervé », « stressé », « fatigué » ; une personne granulaire sait faire la différence entre déçu, humilié, inquiet, jaloux, frustré, blessé. Cette différence n'est pas cosmétique, car chaque mot oriente l'action : se sentir « énervé » pousse à attaquer ; se sentir « blessé » peut pousser à demander du réconfort ou à expliquer ce qui s'est passé. Dans une étude menée par Todd Kashdan et ses collègues, les personnes qui distinguaient mal leurs émotions négatives avaient davantage tendance à boire de façon excessive quand elles étaient bouleversées — comme si, faute de pouvoir dire précisément ce qui n'allait pas, elles n'avaient plus qu'un geste pour y répondre.
Pour beaucoup d'hommes, élevés avec un vocabulaire émotionnel réduit à deux ou trois mots, cette notion est une bonne nouvelle : un homme qui élargit son vocabulaire ne devient pas plus « émotif », il devient plus précis, et donc plus capable d'agir à bon escient. Concrètement, cela se travaille : apprendre de nouveaux mots, se demander devant une sensation « qu'est-ce que ça pourrait être d'autre ? », et tenir compte du contexte — une tension de fin de journée est parfois de la fatigue ou de la faim lue à tort comme de l'irritation envers quelqu'un. Chaque fois qu'on affine l'étiquette, on enrichit la bibliothèque de concepts avec laquelle le cerveau fera ses prochaines prédictions, et cette bibliothèque peut s'agrandir à tout âge.
Exemple concret : Samuel sort d'une réunion où son avis a été coupé trois fois. Il sent une boule dans la gorge et se dit d'abord « je suis stressé ». Au lieu de s'en tenir là, il se pose la question « qu'est-ce que ça pourrait être d'autre ? » et trouve trois pistes : frustré de ne pas avoir pu finir ses phrases, inquiet de l'image que cela a donnée, fatigué par une semaine chargée. En reconnaissant que le cœur du problème est la frustration de ne pas avoir été écouté, il envoie dans l'heure un message court à son responsable pour compléter son point, au lieu de rentrer chez lui irritable sans savoir pourquoi et d'en faire porter le poids à sa famille.