Presque tout le monde finit un jour ou l'autre par retomber dans une habitude qu'il voulait changer : un emportement après des semaines de calme, un repli après avoir commencé à se confier, un verre de trop après une période sans. Ce qui compte, c'est moins la chute que ce qu'on en fait. Alan Marlatt, déjà rencontré à la leçon 15, a étudié de près cet instant et en a tiré un concept éclairant : l'effet de transgression de l'abstinence (abstinence violation effect), exposé dans son ouvrage de 1985 avec Judith Gordon.
Le point de départ est une distinction entre deux événements. Un écart, ou « lapse », est un faux pas isolé : on a crié, on a bu, on s'est replié. Une rechute, ou « relapse », est le retour complet à l'ancien schéma. Entre les deux, il n'y a pas de fatalité : un écart peut rester un incident, ou devenir une rechute. Marlatt a observé que ce qui fait basculer de l'un à l'autre, ce n'est pas tant la situation que l'interprétation que la personne en fait.
Voici comment l'effet fonctionne. Après l'écart, la personne ressent un conflit intérieur : elle s'était fixé une règle et vient de la transgresser. Elle cherche alors une explication. Si elle l'attribue à une défaillance personnelle, interne, globale et stable — « je suis faible », « je n'y arriverai jamais », « je suis comme ça » —, elle ressent de la culpabilité et de la honte, qui sont précisément des états émotionnels négatifs. Or, comme on l'a vu, ces états sont les déclencheurs les plus fréquents de rechute : la personne reprend donc le comportement pour calmer cette douleur. On parle parfois d'effet « tant qu'à faire » (what-the-hell effect, expression popularisée par les chercheurs Janet Polivy et Peter Herman à propos des régimes) : « j'ai déjà craqué, autant continuer ».
Marlatt propose une autre attribution, plus exacte et plus utile : voir l'écart comme un événement lié à une situation, temporaire et instructif. « Je me suis emporté parce que j'étais épuisé, que j'avais sauté un repas et que le sujet m'a pris par surprise. » Cette lecture ne minimise pas la responsabilité — on a bel et bien crié —, mais elle ne transforme pas l'incident en verdict sur son identité. Elle ouvre la possibilité d'une réparation et d'un ajustement : qu'est-ce que cet écart m'apprend sur ma situation à risque ? Quel point du plan faut-il consolider ?
Concrètement, face à un écart, on peut suivre quatre gestes. D'abord s'arrêter et respirer, pour ne pas poursuivre sur la lancée. Ensuite reconnaître ce qui s'est passé sans s'accabler : « voilà ce qui s'est produit ». Puis, si d'autres personnes en ont souffert, réparer rapidement (excuses, explication calme). Enfin, analyser la chaîne d'événements : quel était le contexte, quel état intérieur, quelle petite décision a rapproché de la situation à risque, et ajuster le plan. Ce travail se prolonge par la leçon 39, qui explore comment l'auto-compassion soutient cette démarche.
Pour les hommes, l'enjeu est très concret : beaucoup abandonnent un projet de changement dès la première rechute, parce qu'ils interprètent l'écart comme la preuve définitive de leur incapacité, ou parce qu'ils n'osent pas en parler. Or la science de la rechute montre que, dans presque toute démarche de changement, des écarts surviennent — ils font partie du chemin plutôt qu'ils ne l'invalident. Ce qui distingue ceux qui avancent, c'est leur façon de les traverser : avec curiosité plutôt qu'avec honte, avec un plan de reprise plutôt qu'avec un procès intérieur.
Exemple concret : après six semaines sans crise, Vincent s'emporte violemment contre son collègue lors d'une réunion. Sa première pensée est : « j'ai tout gâché, je ne changerai jamais ». Il se rappelle ce que Marlatt décrit et reformule : « j'ai eu un écart, dans un contexte précis : je dormais mal, j'étais sous pression ». Il présente ses excuses le soir même, puis écrit ce qui a précédé l'emportement. Il ajoute à son plan un point sur le sommeil et sur les réunions à fort enjeu, et reprend son parcours le lendemain, au lieu de l'abandonner.