Alan Marlatt, psychologue américain de l'Université de Washington, a travaillé pendant des décennies sur un problème que beaucoup de gens connaissent : celui de la rechute. Ses travaux concernent d'abord les addictions — alcool, tabac, drogues —, mais le modèle qu'il a construit, notamment dans l'ouvrage Prévention de la rechute, co-écrit avec Judith Gordon en 1985, vaut pour tout changement de comportement : parler plus calmement, ne pas se replier, boire moins, ne pas monter dans les tours. Son idée centrale est que les rechutes ne surviennent pas au hasard : elles se concentrent dans des situations prévisibles, qu'il appelle situations à haut risque.
En analysant les circonstances dans lesquelles des personnes en traitement avaient replongé, Marlatt et Gordon ont observé trois grands types de déclencheurs parmi les plus fréquents : les états émotionnels négatifs (colère, frustration, anxiété, tristesse, ennui), les conflits interpersonnels, et la pression sociale. Les états émotionnels négatifs ressortaient comme la catégorie la plus fréquente, représentant environ un tiers des rechutes dans leurs données. C'est un résultat très parlant pour l'intelligence émotionnelle : ce que l'on cherche à changer ne se joue pas dans les moments calmes, mais dans ceux où l'on est déjà ébranlé.
Le modèle de Marlatt décrit ensuite ce qui se passe quand on entre dans une situation à haut risque. Si on dispose d'une réponse efficace — une stratégie d'adaptation, un geste préparé —, la confiance augmente et la probabilité de rechute diminue. Si on n'en dispose pas, la confiance s'effondre, l'attrait pour le comportement habituel augmente, et on y revient. La clé est donc d'identifier à l'avance les situations à risque et de disposer d'un plan, plutôt que de compter sur la volonté du moment.
Marlatt a aussi mis en évidence un mécanisme discret, qu'il appelle les décisions apparemment sans importance. Il s'agit de petits choix qui, pris isolément, paraissent anodins, mais qui rapprochent peu à peu de la situation à risque. Un homme qui veut moins boire se dit qu'il peut bien passer devant le bar « juste pour saluer des amis » ; un autre, qui veut éviter les disputes, accepte de reprendre une conversation tendue tard le soir, fatigué. Aucune de ces décisions n'a l'air d'un échec, mais chacune réduit la marge de sécurité. À la fin, l'issue semble « s'être imposée », alors qu'elle a été préparée par une série de petits pas.
Il propose enfin une technique pour traverser les envies, appelée « surf sur l'envie » (urge surfing). Une envie, comme une vague, monte, atteint un pic puis retombe, souvent en quelques minutes. Plutôt que de lutter contre elle ou de lui céder, on apprend à l'observer — où la sent-on dans le corps ? comment évolue-t-elle ? — en respirant calmement, jusqu'à ce qu'elle passe. Cette technique prépare à ne plus considérer l'envie comme un ordre.
Appliqué aux habitudes émotionnelles des hommes, ce cadre aide à passer de « il faut que je me contrôle » à « quand est-ce que je suis le plus vulnérable, et qu'est-ce que je prépare pour ces moments-là ? ». Pour la colère, les situations à haut risque peuvent être : fatigue, faim, retour du travail, sujet sensible déjà source de tension, alcool. Pour le repli : conflit en cours, mauvaise nouvelle, sentiment de honte. Dresser la liste de ses moments à risque, et préparer pour chacun une réponse concrète, est probablement l'un des gestes les plus efficaces qu'on puisse faire pour tenir ses engagements de changement.
Exemple concret : Bastien veut cesser de s'emporter contre ses enfants au moment des devoirs. Il repère que les accrochages arrivent presque toujours entre dix-huit et dix-neuf heures, quand il est fatigué et que le repas n'est pas prêt. Il agit sur les décisions apparemment sans importance : il ne se plonge plus dans ses e-mails en rentrant, ce qui retardait le repas et augmentait la tension. Il prévoit aussi, pour les moments où l'agacement monte, une phrase toute prête (« deux minutes, je reviens ») et une courte sortie sur le balcon. La situation à risque existe toujours, mais il y arrive préparé.