Beaucoup d'hommes se promettent de ne pas reproduire avec leurs enfants ce qu'ils ont subi : la froideur, la colère, l'absence. Et beaucoup découvrent, avec surprise et parfois avec effroi, qu'ils entendent leur propre voix, celle de leur père, sortir de leur bouche dans un moment de tension. Gabor Maté, médecin canadien d'origine hongroise, a longuement écrit sur la façon dont les expériences de l'enfance façonnent la vie adulte, notamment dans Quand le corps dit non (2003), Le Royaume des fantômes affamés (2008) et Le Mythe de la normalité (2022, avec son fils Daniel Maté).
Maté défend une définition large du traumatisme : pour lui, ce n'est pas tant ce qui nous arrive que ce qui se passe en nous à la suite de ce qui nous est arrivé — par exemple, la coupure d'avec ses propres émotions pour s'adapter à un environnement où elles n'étaient pas accueillies. Cette adaptation, utile à l'enfant, devient parfois un handicap à l'âge adulte : l'homme qui a appris à ne pas pleurer parce que ses larmes étaient moquées, ne sait plus ensuite reconnaître sa tristesse. Il faut mentionner que cette approche est débattue : certains chercheurs jugent que Maté élargit trop la notion de traumatisme et en tire des conclusions causales — notamment sur les maladies physiques — que les données ne permettent pas d'établir. On peut donc retenir son éclairage sur l'adaptation précoce sans adopter toutes ses affirmations.
Pour comprendre la transmission, on peut s'appuyer sur un corpus plus solidement établi : la théorie de l'attachement. En 1975, la psychanalyste Selma Fraiberg et ses collègues ont publié « Ghosts in the Nursery » (« Fantômes dans la chambre d'enfant »), décrivant comment des parents, aux prises avec leur propre histoire douloureuse, rejouaient sans le vouloir avec leur bébé des scènes qu'ils avaient eux-mêmes vécues. Les « fantômes » sont les expériences non élaborées du passé, qui reviennent dans la relation actuelle. Fraiberg a observé que lorsque les parents parvenaient à se souvenir de leur douleur d'enfant et à la ressentir, ils cessaient plus facilement de la reproduire.
Les travaux de Mary Main et de ses collègues sur l'attachement adulte vont dans le même sens, avec une conclusion encourageante : ce qui prédit le mieux la sécurité d'attachement de l'enfant, ce n'est pas tant l'enfance du parent que la cohérence avec laquelle il en parle. Des adultes à l'enfance difficile mais au récit cohérent, sans idéalisation ni déni, avaient des enfants sécures à des taux proches de ceux d'adultes à l'enfance heureuse. Main a nommé cela la « sécurité acquise » (les données restent plus nuancées que ce message de principe). Le message est clair : l'histoire n'est pas un destin, elle devient un destin quand on la tait.
Comment faire ce travail ? D'abord, mettre des mots sur ce qu'on a reçu et ce qui a manqué, sans accuser ni excuser : écrire, parler à un thérapeute, à un proche, dans un groupe. Ensuite, repérer les moments de déclenchement : à quels comportements de l'enfant ma réaction est-elle disproportionnée ? Souvent, la réponse renvoie à une situation de sa propre enfance. Puis choisir consciemment ce qu'on veut transmettre : on peut garder de ses parents ce qui était bon, se détacher du reste. Enfin, réparer : s'excuser auprès de son enfant quand on a dérapé, c'est lui transmettre exactement ce qu'on n'a pas reçu.
Cette démarche exige de la douceur envers soi-même. Beaucoup d'hommes ne peuvent entamer ce travail que s'ils renoncent à l'idée qu'il faudrait être un père parfait ; ce que les enfants ont besoin de recevoir, c'est un père présent, imparfait et capable de réparer. Si les souvenirs sont très douloureux, il est préférable de les aborder avec un professionnel formé, et non seul.
Exemple concret : Éric remarque qu'il devient glacial quand sa fille pleure pour une broutille, comme son propre père l'était avec lui. Un soir, après avoir réagi durement, il s'assoit près d'elle : « Tout à l'heure, j'ai été froid avec toi et ce n'était pas juste. Quand j'étais petit, personne ne venait quand je pleurais, et parfois je réagis comme si ça devait t'arriver à toi aussi. Je suis désolé. » Il écrit aussi, le week-end suivant, une page sur son enfance, qu'il apporte à sa thérapeute. Il se sent plus léger, et sa fille, qui s'est blottie contre lui, a reçu ce que lui n'avait jamais reçu.