Demandez à un garçon de quinze ans de parler de son meilleur ami, et vous pouvez entendre quelque chose de surprenant. C'est ce qu'a constaté Niobe Way, psychologue du développement à l'Université de New York, qui a mené pendant plus de vingt ans des entretiens approfondis avec des garçons d'origines sociales variées. Dans son livre Deep Secrets: Boys' Friendships and the Crisis of Connection (2011), elle rapporte des propos d'une grande tendresse, du type : « c'est avec lui que je peux tout partager ; sans lui, je deviendrais fou ».
Ce qui frappe Way, c'est l'évolution qu'elle observe ensuite. À partir de la fin de l'adolescence, les mêmes garçons décrivent progressivement une perte : ils parlent moins de leurs secrets, se méfient de la proximité, de peur de paraître « gays », « faibles » ou « féminins ». Les amitiés deviennent plus superficielles, centrées sur des activités plutôt que sur la confidence. Way ne considère pas que les garçons seraient naturellement dépourvus de besoin d'intimité ; elle estime au contraire qu'ils y aspirent mais que les normes de masculinité les en détournent. Elle appelle cela une crise de la connexion. Il faut préciser qu'il s'agit d'observations qualitatives, riches mais portant sur des échantillons déterminés, qui ne prétendent pas décrire tous les hommes.
Les données quantitatives vont dans un sens inquiétant. Une enquête menée en 2021 par le Survey Center on American Life aux États-Unis a montré que la part des hommes déclarant n'avoir aucun ami proche était passée d'environ 3 % en 1990 à 15 % en 2021, tandis que la part de ceux qui déclaraient six amis proches ou plus avait nettement diminué. Ces chiffres concernent les États-Unis et ne se transposent pas mécaniquement à la France, mais plusieurs observateurs notent une tendance comparable : l'isolement masculin augmente à mesure que les repères communautaires (travail durable, associations, voisinage) s'affaiblissent.
Cet isolement n'est pas anodin : comme on le verra avec les travaux de Waldinger (leçon 37), la qualité des relations compte parmi les principaux facteurs de santé et de longévité. Pour un homme, l'amitié proche joue aussi un rôle de régulation émotionnelle : avoir quelqu'un à qui parler diminue la charge d'une épreuve, aide à y voir clair et donne le sentiment de ne pas être seul.
Comment construire ou reconstruire une amitié d'intimité ? Quelques pistes concrètes. Prendre l'initiative : beaucoup d'hommes attendent que l'autre fasse le premier pas, et l'autre attend la même chose. Passer du « faire » au « partager » en conservant l'activité : les hommes sont souvent plus à l'aise dans des échanges côte à côte (marcher, cuisiner, bricoler, courir) que face à face, ce qui offre un cadre naturel pour des confidences. Oser une petite confidence personnelle, proportionnée, pour inviter à la réciprocité : l'intimité se construit par échanges graduels, chacun révélant un peu plus après l'autre. Et assurer la régularité : une amitié se nourrit de rendez-vous réguliers plus que de grandes occasions.
Il faut aussi accepter que certaines amitiés soient des amitiés d'activité et ne deviennent pas des amitiés de confidence, et c'est normal. L'important est d'avoir au moins une ou deux relations où l'on peut parler vrai. Et si l'on n'en a aucune, il vaut mieux démarrer petit : renouer avec un ancien ami, rejoindre un groupe régulier (club sportif, association, groupe de parole entre hommes) où les occasions de contact répétées favorisent le lien.
Exemple concret : Olivier réalise qu'il n'a plus eu de vraie conversation avec un ami depuis plus d'un an. Il pense à Samir, un camarade de lycée perdu de vue. Il lui écrit : « Je pensais à toi, ça te dirait de marcher un samedi matin ? ». Pendant la balade, il ose dire : « Cette année a été dure pour moi, je me suis senti assez seul. » Samir reconnaît avoir ressenti la même chose. Ils fixent une marche par mois. Ce petit rituel, sans rien de dramatique, remet de la profondeur dans la vie d'Olivier.