Quand on sursaute à un bruit sec avant même de savoir d'où il vient, ou qu'une bouffée de colère monte avant qu'on ait eu le temps de comprendre ce qui vient d'être dit, on a l'impression d'une défaillance : « je n'ai pas réfléchi ». Le neuroscientifique Joseph LeDoux, qui travaille à l'Université de New York, a consacré sa carrière à expliquer pourquoi ce n'est pas une défaillance mais un dispositif de survie. Ses expériences sur le conditionnement de la peur, menées d'abord chez le rat à partir des années 1980, ont mis en lumière le rôle de l'amygdale : une petite structure en forme d'amande, enfouie dans le lobe temporal, qui sert de détecteur de menaces.
Son apport le plus connu tient à la découverte de deux trajets pour une même information. Quand un stimulus arrive dans le cerveau — un son, une image, un mot —, il passe d'abord par le thalamus, qui joue le rôle d'aiguilleur. De là, l'information part sur une « voie haute » vers le cortex, qui l'analyse en détail, puis envoie sa conclusion à l'amygdale. Mais une partie du signal emprunte aussi une « voie basse », directe, du thalamus à l'amygdale : plus rapide, mais grossière. LeDoux la compare à l'alternative qui se présente à un randonneur devant une forme allongée au sol : le cerveau n'attend pas de savoir si c'est un serpent ou un bâton ; il déclenche d'abord l'alerte, puis le cortex vérifie. Se tromper en croyant voir un serpent coûte quelques secondes de frayeur ; se tromper en croyant voir un bâton peut coûter la vie. L'évolution a donc favorisé la rapidité, quitte à tolérer des fausses alertes.
Une précision importante, que LeDoux lui-même a développée dans ses travaux plus récents : il invite à ne plus parler de « centre de la peur ». Selon lui, l'amygdale et les circuits voisins déclenchent des réponses de défense — figement, accélération du cœur, libération d'hormones de stress — mais ne produisent pas, à eux seuls, le sentiment conscient de peur ou de colère. Ce sentiment est construit ensuite, par les régions corticales qui interprètent ce que le corps est en train de faire. On retrouve là l'idée de Lisa Feldman Barrett vue à la leçon précédente : l'alerte d'abord, le récit ensuite.

Pour l'intelligence émotionnelle, cela a trois conséquences. La première est un soulagement : la première réaction n'est pas un jugement moral porté sur soi, c'est un réflexe, et on ne peut pas l'empêcher de se produire — ce serait aussi absurde que d'essayer de ne pas sursauter. La deuxième est un déplacement de l'exigence : ce qui relève de la responsabilité de chacun, ce n'est pas l'alerte, c'est ce qui vient juste après — la rapidité avec laquelle la « voie haute », plus lente et plus fine, reprend la main sur l'interprétation et la réponse. La troisième est un encouragement : cette reprise de contrôle s'entraîne. Les travaux sur l'extinction de la peur montrent qu'à force d'expériences où la menace ne se réalise pas, le cortex préfrontal apprend à freiner la réponse de l'amygdale ; la mémoire de l'alerte n'est pas effacée, elle est recouverte par un apprentissage nouveau, ce qui explique aussi pourquoi les vieux réflexes peuvent resurgir sous le stress.
On comprend mieux, dès lors, pourquoi tant d'hommes décrivent leurs emportements comme « plus fort que moi ». C'est exact pour les premières secondes ; ça ne l'est plus pour les minutes qui suivent. Toute la pratique de ce parcours — respiration, repérage des signaux du corps, pause avant de répondre — revient à raccourcir le délai entre l'alerte et la réflexion, et à faire en sorte que cet intervalle ne soit pas rempli par un geste ou une phrase qu'on regrettera.
Exemple concret : au milieu d'un différend avec un client, Julien sent la chaleur lui monter au visage et son cœur s'accélérer. Il a déjà tapé la moitié d'une réponse sèche quand il reconnaît ce qui se passe : l'alerte s'est déclenchée, mais elle n'a encore rien décidé. Il enregistre le brouillon sans l'envoyer, marche cinq minutes dans le couloir en soufflant lentement, puis relit le message du client. Sa réponse finale tient en trois phrases factuelles et propose un appel pour clarifier le point de désaccord ; le premier brouillon, resté dans ses brouillons, était rempli de reproches.