Comment progresse-t-on vraiment dans une compétence ? On répond souvent : en pratiquant beaucoup. K. Anders Ericsson, psychologue suédois de l'Université d'État de Floride, a passé sa carrière à montrer que ce n'est pas suffisant. Avec Ralf Krampe et Clemens Tesch-Römer, il a publié en 1993 une étude devenue célèbre sur des violonistes de l'Académie de musique de Berlin, qu'il a comparés selon leur niveau. Ce qui différenciait les meilleurs, ce n'était pas seulement le nombre d'heures, mais la façon dont ils s'exerçaient : ils consacraient plus de temps à un travail très structuré, exigeant, centré sur leurs points faibles. Ericsson a appelé cela la pratique délibérée.
Les caractéristiques de la pratique délibérée sont assez précises. L'objectif est spécifique : on ne cherche pas à « s'améliorer en général », mais à travailler un aspect délimité (par exemple, tenir une phrase sans que la voix monte). L'attention est pleine : il ne s'agit pas de répéter machinalement. On travaille à la limite de ses capacités : assez difficile pour exiger un effort, assez proche pour être faisable. On reçoit un retour rapide, que ce soit d'un coach, d'un partenaire de confiance, d'un enregistrement ou de sa propre observation. Et on répète en ajustant. À l'opposé, la simple « répétition » de ce que l'on sait déjà faire entretient les acquis sans les faire progresser.
La pratique délibérée a été popularisée sous la forme de la « règle des 10 000 heures », notamment par le journaliste Malcolm Gladwell. Cette formule déforme les travaux d'Ericsson : les 10 000 heures étaient une moyenne observée chez certains musiciens d'élite, non un seuil magique, et ce qui comptait était la nature de l'entraînement. Il faut également savoir que le poids de la pratique délibérée dans la performance est discuté : une méta-analyse de Brooke Macnamara et ses collègues en 2014 a estimé que la pratique délibérée expliquait environ un quart des différences de performance dans les jeux, un cinquième en musique, moins d'un cinquième dans le sport, et nettement moins dans l'éducation et les métiers. La pratique compte beaucoup, mais elle n'est pas tout ; d'autres facteurs (âge de départ, ressources, capacités) jouent aussi.
Peut-on appliquer cela aux compétences émotionnelles ? Pas à la lettre — Ericsson travaillait sur des domaines où l'on dispose de critères clairs de réussite —, mais le principe est précieux. Beaucoup d'hommes s'entraînent aux compétences émotionnelles « en conditions réelles », c'est-à-dire pendant les grandes disputes, quand la tension est maximale, l'enjeu élevé et le droit à l'erreur minimal. C'est l'équivalent de vouloir apprendre à nager en pleine tempête. La pratique délibérée invite à l'inverse à s'entraîner d'abord dans des situations à faible enjeu : une irritation minime, une discussion banale, un moment calme où l'on s'exerce à nommer ce qu'on ressent.
On peut aussi organiser un retour : demander à une personne de confiance si un changement est perceptible, noter chaque soir dans un carnet une situation et ce qu'on a fait, ou relire après coup une conversation écrite. Ce retour est la pièce que beaucoup oublient, alors qu'il distingue l'entraînement efficace de la simple bonne volonté. Enfin, la patience compte : les compétences relationnelles se consolident sur des semaines et des mois, et les gains les plus durables viennent d'une pratique régulière, brève et attentive, bien plus que de séances rares et intenses.
Exemple concret : Nicolas voudrait savoir répondre calmement à son adolescent quand celui-ci le provoque. Plutôt que d'attendre la prochaine dispute, il s'entraîne en conditions faciles : il choisit une remarque anodine de son fils et s'impose de répondre en une phrase calme, sans sarcasme. Chaque soir, il note ce qu'il a dit et s'il a senti la tension monter. Le dimanche, il demande à sa compagne si elle remarque un changement. En trois semaines, il dispose d'une base solide pour aborder des moments plus tendus.