Le modèle vu à la leçon précédente distingue des moments d'intervention ; il reste à savoir quelles stratégies fonctionnent le mieux. C'est là que les travaux de James Gross et de son équipe, menés depuis les années 1990, ont produit des résultats particulièrement utiles, centrés sur deux stratégies très courantes : la réévaluation cognitive et la suppression expressive.
La réévaluation cognitive consiste à changer le sens qu'on donne à une situation avant que l'émotion ne soit pleinement installée, de manière à en modifier l'impact. Face à un retard de train, penser « c'est une perte de temps, c'est inadmissible » ne produit pas le même état que « je vais utiliser ce temps pour avancer sur un dossier ». La suppression expressive, elle, intervient plus tard : l'émotion est déjà là, et on s'efforce d'en cacher les signes extérieurs — garder un visage neutre, ne rien laisser paraître, avaler sa colère. La différence entre les deux est celle d'un changement de lecture et d'un étouffement de l'expression.
Les expériences en laboratoire donnent des résultats nets. Dans des études de 1993 et 1997, Gross et Robert Levenson montrent des films éprouvants à des participants. Ceux à qui l'on demande de ne rien laisser paraître ressentent à peu près la même émotion négative qu'avant, mais leur corps montre une activation physiologique accrue (système nerveux sympathique) : on a caché le signal sans diminuer l'émotion, et en payant un coût physique. Dans une étude de 1998, Gross compare les deux stratégies : ceux qui réévaluent le film — en le regardant comme un observateur détaché ou un professionnel — ressentent moins de détresse, sans ce coût physiologique. D'autres travaux, notamment ceux d'Emily Butler et de ses collègues en 2003, ont aussi montré qu'une conversation où l'un des partenaires réprime ses émotions se passe moins bien : la personne qui supprime paraît plus distante, et son interlocuteur éprouve une tension accrue, parfois visible dans sa propre physiologie.
À l'échelle de la vie quotidienne, les chercheurs ont observé que les personnes qui utilisent habituellement la réévaluation rapportent en moyenne plus d'émotions positives, de meilleures relations et une meilleure santé psychologique, alors que celles qui recourent beaucoup à la suppression rapportent moins de proximité avec les autres et davantage de symptômes dépressifs. Attention, ce sont des corrélations qui ne disent pas tout : on ne peut pas affirmer que la suppression « cause » à elle seule ces résultats. Mais la convergence des données justifie la prudence : cacher systématiquement ce qu'on ressent a un coût.

Le tableau n'est pas non plus en noir et blanc. Les travaux plus récents, notamment ceux de Allison Troy et de ses collègues en 2013, ont montré que l'efficacité de la réévaluation dépend de la situation : quand la situation est hors de contrôle (un deuil, une maladie), la réévaluation est protectrice : les personnes qui la maîtrisent bien présentent moins de symptômes dépressifs. Quand la situation est contrôlable, elle peut au contraire se retourner contre soi : à force de relire le problème sous un jour plus doux, on devient moins enclin à agir pour le changer. Autrement dit, il ne s'agit pas de se répéter « tout va bien » ; la réévaluation honnête change l'angle d'un fait sans nier le fait. Et la suppression a ses usages : ne pas laisser éclater sa colère au milieu d'une réunion tendue peut être sage. Le problème est d'en faire une stratégie unique et permanente.
Les hommes ont été et sont souvent encouragés à supprimer : « ne montre rien », « tiens bon », « on ne se plaint pas ». La force de ces conseils est qu'ils fonctionnent à court terme, puisque la scène se passe sans accroc visible. Leur coût apparaît plus tard : tension physique, difficulté à créer de l'intimité, explosions soudaines quand le trop-plein déborde. Les résultats de Gross invitent à élargir la palette : réévaluer quand c'est possible, exprimer quand c'est approprié, et réserver la suppression aux moments où l'on sait pourquoi on la choisit — et où l'on s'accorde ensuite un temps pour déposer ce qu'on a retenu.
Exemple concret : lors d'un entretien annuel, Julien reçoit une remarque injuste sur sa gestion d'un projet. Il sent la colère monter. Il choisit consciemment de ne pas répondre dans l'instant — il ne supprime pas par habitude, il diffère par choix — et, en parallèle, il réévalue : « ce commentaire vient d'un manque d'information, je peux le corriger avec des faits ». Après l'entretien, il note ce qu'il a ressenti et prépare une réponse argumentée pour la semaine suivante. Il n'a ni explosé ni encaissé en silence ; il a utilisé deux stratégies complémentaires.