Avant d'entrer dans les mécanismes concrets de ce parcours, il est utile de s'arrêter sur l'expression elle-même : « intelligence émotionnelle ». C'est une formule que tout le monde croit comprendre intuitivement, mais qui recouvre en réalité plusieurs définitions scientifiques distinctes, élaborées par des chercheurs différents, à des décennies d'écart, et qui ne s'accordent pas toujours entre eux sur ce qu'elle désigne précisément.
L'idée a des racines plus anciennes qu'on ne le pense. Dès 1920, le psychologue Edward Thorndike propose le concept d'« intelligence sociale », qu'il définit comme « la capacité à comprendre et à gérer les hommes et les femmes, les garçons et les filles — à agir avec sagesse dans les relations humaines ». Il n'est pas encore question d'émotion à proprement parler, mais l'idée qu'il existe une forme d'intelligence distincte de l'intelligence logique ou verbale, tournée vers autrui, est posée. Plus tard, en 1983, Howard Gardner, dans sa théorie des intelligences multiples, distingue l'intelligence intrapersonnelle — la capacité à comprendre ses propres états internes — de l'intelligence interpersonnelle — la capacité à comprendre les états et les intentions des autres. Ces deux travaux préparent le terrain sans encore employer l'expression « intelligence émotionnelle ».
Cette expression est formellement introduite en 1990 par les psychologues Peter Salovey et John Mayer, dans un article fondateur qui la définit comme « la capacité à percevoir ses propres émotions et celles des autres, à les différencier, et à utiliser cette information pour guider sa pensée et ses actions ». C'est ce qu'on appelle aujourd'hui le modèle d'habileté (ability model) : l'intelligence émotionnelle y est traitée comme une forme d'intelligence à part entière, mesurable par des tests de performance plutôt que par de simples questionnaires d'auto-évaluation. Salovey et Mayer, rejoints ensuite par David Caruso, l'affineront en un modèle à quatre branches hiérarchisées : percevoir les émotions (les reconnaître chez soi et chez les autres), les utiliser pour faciliter la pensée (s'en servir comme information utile à la décision), les comprendre (saisir leurs causes et leur évolution probable), et enfin les réguler (gérer ses propres émotions et celles des autres de façon adaptée). Ce modèle est aujourd'hui mesuré par un test nommé MSCEIT.
C'est pourtant un autre auteur qui rendra l'expression mondialement célèbre : Daniel Goleman, avec son livre best-seller de 1995, qui popularise l'idée — parfois de façon plus journalistique que strictement scientifique — que l'intelligence émotionnelle compterait autant, voire davantage, que le quotient intellectuel dans la réussite professionnelle et personnelle. Goleman propose un modèle dit « mixte », plus large que celui de Salovey et Mayer, qui mélange des habiletés émotionnelles à des traits de personnalité et des compétences comportementales : la conscience de soi, la maîtrise de soi, la motivation, l'empathie, et les aptitudes sociales. Ce modèle a eu un impact culturel considérable, mais a aussi été critiqué par les chercheurs — Mayer y compris — pour son manque de rigueur scientifique et sa tendance à englober presque toutes les qualités humaines souhaitables sous une même étiquette.
Un troisième courant, porté par le psychologue Reuven Bar-On, propose le concept de « quotient émotionnel » (EQ), mesuré par un inventaire d'auto-évaluation appelé EQ-i. Ce modèle, dit « de trait », s'intéresse moins à la performance réelle qu'à la façon dont une personne se perçoit elle-même sur des dimensions comme la gestion du stress, l'adaptabilité, l'humeur générale, ou la qualité des relations interpersonnelles. Cette distinction entre intelligence émotionnelle « d'habileté » (ce qu'on est réellement capable de faire, mesuré par des tests de performance) et intelligence émotionnelle « de trait » (ce qu'on pense de soi-même, mesuré par questionnaire) reste aujourd'hui centrale dans la recherche, et explique pourquoi deux études peuvent parfois aboutir à des conclusions différentes sur le sujet.
Ce parcours ne prétend pas trancher entre ces écoles ni appliquer un seul modèle de façon rigide. Il emprunte largement aux quatre branches de Salovey et Mayer comme fil conducteur — percevoir, utiliser, comprendre, réguler — tout en s'appuyant, leçon après leçon, sur des travaux issus de traditions variées : neurosciences affectives, thérapie cognitivo-comportementale, thérapie d'acceptation et d'engagement, théorie de l'attachement, psychologie positive. La définition de travail retenue ici, volontairement simple, est la suivante : l'intelligence émotionnelle, c'est la capacité à percevoir avec justesse ce que l'on ressent, à le comprendre, à le réguler sans le supprimer, et à percevoir et répondre avec justesse à ce que ressentent les autres.
Au-delà des débats entre chercheurs sur le modèle le plus rigoureux, un constat fait aujourd'hui largement consensus : développer ses compétences en intelligence émotionnelle n'a rien d'un exercice abstrait ou réservé aux spécialistes — cela produit un impact réel et mesurable sur plusieurs plans de la vie. Sur la relation à soi d'abord, en permettant de mieux se comprendre, de moins subir ses propres réactions, et de traverser les émotions difficiles sans en être submergé ni devoir les étouffer. Sur la relation aux autres ensuite, en rendant possible une écoute plus juste, une communication plus claire, et des désaccords qui abîment moins les liens proches. Et sur la réussite professionnelle enfin, où la capacité à gérer la pression, à coopérer, et à faire preuve de discernement face à des situations tendues pèse, selon de nombreuses études, au moins autant que les compétences techniques pures. C'est cette conviction — qu'il s'agit d'une compétence qui se travaille, avec des effets concrets sur ces trois plans — qui porte l'ensemble des leçons qui suivent.