Ressasser une dispute, se repasser un échec en boucle, tourner autour d'une question sans trouver de réponse : tout le monde l'a vécu. La psychologue américaine Susan Nolen-Hoeksema, de l'Université Yale, a consacré l'essentiel de sa carrière à comprendre ce phénomène, qu'elle a appelé rumination. Dans un article fondateur de 1991, elle définit la rumination comme une tendance à concentrer de façon répétée et passive son attention sur les symptômes de sa détresse, sur leurs causes et sur leurs conséquences possibles — « pourquoi je me sens comme ça ? », « qu'est-ce qui cloche chez moi ? », « pourquoi ça m'arrive à moi ? » — sans qu'une action concrète en sorte.
Ce qui la distingue d'une vraie réflexion tient à trois critères. Elle est répétitive : on revient sans cesse sur les mêmes éléments, sans fait nouveau. Elle est abstraite : on se demande « pourquoi » en général plutôt que « qu'est-ce que je peux faire demain ». Et elle est passive : elle remplace l'action au lieu de la préparer. Une réflexion utile, au contraire, avance — elle aboutit à une décision, à une compréhension, à un plan. La question à se poser quand on tourne en rond est donc : cette pensée me rapproche-t-elle d'une action, ou me fait-elle simplement revenir au point de départ ?
Les travaux de Nolen-Hoeksema ont montré que la rumination n'est pas inoffensive. Dans une étude célèbre menée après le tremblement de terre de Loma Prieta, en Californie, en 1989, elle a mesuré l'humeur d'étudiants avant et après la catastrophe : ceux qui avaient l'habitude de ruminer présentaient davantage de symptômes dépressifs dix jours puis sept semaines après le séisme que ceux qui avaient tendance à se distraire ou à agir. D'autres études, depuis, ont relié la rumination à une durée plus longue des épisodes dépressifs, à une plus grande probabilité de rechute, à des troubles anxieux et à une consommation accrue d'alcool. Précisons que ces liens statistiques ne prouvent pas à eux seuls une relation de cause à effet unique, mais l'ensemble des travaux est cohérent.
Pourquoi ruminons-nous, alors, si cela fait du mal ? Parce qu'on y croit une utilité : on pense que « comprendre » va soulager, que revenir sur l'erreur va empêcher qu'elle se reproduise, qu'il faut « faire le tour de la question ». Nolen-Hoeksema a relevé que beaucoup de ruminateurs jugent cette habitude productive, alors que les mesures montrent qu'elle aggrave l'humeur et paralyse la résolution de problèmes. À l'inverse, des stratégies qui interrompent la boucle — se concentrer sur une activité absorbante, agir sur un petit élément concret — améliorent l'humeur et facilitent paradoxalement la réflexion qui vient ensuite.

Une autre piste, développée notamment par le psychologue Ethan Kross, de l'Université du Michigan, consiste à prendre de la distance dans la façon dont on se parle. Dans ses travaux sur le « self-distancing », il montre qu'adopter le point de vue d'un observateur extérieur — se demander « pourquoi Richard est-il en colère ? » en parlant de soi à la troisième personne, ou imaginer la scène vue d'en haut — aide à analyser une émotion sans s'y noyer. Cette distance n'est pas de l'indifférence ; elle crée juste assez d'espace pour passer du ressassement à la compréhension.
Les recherches ont également mis en évidence des différences d'habitudes selon les genres : en moyenne, les femmes rapportent davantage de rumination, et les hommes davantage de comportements d'évitement ou de distraction — travail, écrans, alcool, sport pratiqué à l'excès. Il s'agit de moyennes, avec beaucoup de variations individuelles, mais elles aident à repérer un piège masculin courant : l'évitement qui ressemble à de l'efficacité. Éviter de penser à un problème n'est pas le résoudre, et la tension finit souvent par revenir plus tard, sous une autre forme, sous l'effet d'une irritabilité ou d'un épuisement inexpliqués. Ni la rumination ni l'évitement ne sont donc la bonne réponse ; la voie intermédiaire consiste à regarder la difficulté avec une durée limitée et une question orientée vers l'action.
Exemple concret : la veille, Antoine a dit une phrase maladroite à sa belle-sœur lors d'un repas de famille. Le soir, il se repasse la scène dix fois : « pourquoi j'ai dit ça ? Elle doit me détester ». Il reconnaît le schéma de rumination et se fixe dix minutes avec une question orientée vers l'action : « qu'est-ce que je peux faire concrètement ? ». Il décide de lui envoyer un message bref pour s'excuser de sa maladresse. Une fois le message parti, la boucle s'arrête d'elle-même, alors qu'elle aurait pu durer toute la nuit.